
L’heure d’une séance de minuit au festival de Cannes 2019 n’aurait pas su mieux convenir à la présentation de Lux Aeterna. Ce moyen-métrage de 51 minutes réalisé par Gaspar Noé est sorti en salle courant 2020 et a divisé ses spectateurs, comme toutes les œuvres du cinéaste. Dans Lux Aeterna, Gaspar Noé utilise la figure de la sorcière et c’est sur elle que va porter ce billet. Plus précisément, je voulais me demander dans quel but ce film utilise l’imaginaire de la sorcière.
Commençons par le titre du film. Il fait référence aux premiers mots de la communion d’un requiem, un indice qui donne déjà l’issue mortelle du métrage et sa parabole biblique. La sorcière fait partie du réseau d’images que le film déploie. Au début du métrage, on voit des extraits de deux films sur l’histoire de la sorcellerie. D’abord Häxan, La Sorcellerie à travers les âges de Benjamin Christensen et Jour de colère, de Carl Theodor Dreyer. Le premier est un classique suédo-danois du cinéma muet et fantastique. Sorti en 1922, Häxan a l’aspect d’un documentaire sans en être un. Il raconte l’histoire d’une servante du mal, une hérétique victime de l’Eglise. Benjamin Christensen est sans doute un des premiers cinéastes dénonçant une Histoire qui réprime les femmes1.


Le second film, Jour de colère, est une production danoise de 1943 tourné pendant l’occupation du Danemark par les nazis. Ce drame, dont la fiction se déroule en 1623, raconte notamment l’histoire d’un pasteur dont le foyer est ébranlé par l’arrivée d’une vieille femme, Marte Herlofs, accusée de sorcellerie2. Gaspar Noé s’inspire directement de la scène de bûcher de Jour de colère et des conditions dans lesquelles elle a été tournée et cite une critique de la Revue du cinéma:
Pour faire la merveilleuse image de la sorcière du Dies Irae qui tombe dans le brasier, il a fallu laisser l’actrice attachée pendant deux heures en haut de son échelle. Rien d’étonnant à ce que son expression révèle une réelle horreur.
Par déduction, le spectateur comprend que l’enjeu de Lux Aeterna est de montrer une mise en scène de bûcher et la torture de ses protagonistes. En plus de cela, le film propose une réflexion sur le cinéma lui-même. Dans cette perspective, on peut tout aussi bien rapprocher l’image de la sorcière aux actrices elles-mêmes. Toujours au début du film, Charlotte Gainsbourg et Béatrice Dalle évoquent les scènes de bûcher et de torture qu’elles ont pu jouer.
On en déduit que le film retrace la trajectoire de ces deux “sorcières” sur le plateau de tournage avant l’issue irrémédiable. Pour Béatrice Dalle, la réalisatrice, et pour Charlotte Gainsbourg, l’actrice principale, le chemin est constamment parasité par les hommes qui portent sur elles un regard voyeuriste. À ce propos, l’une des premières images qu’on voit du décor est un homme filmant les deux femmes à leur insu.
Gaspar Noé représente de manière incessante les assauts des hommes sur les femmes qui font carrière. Sans exception, tous les hommes sont toxiques, intrusifs et complotent contre les femmes. Pour ne pas la citer, Mona Chollet a pris l’exemple du cinéma pour parler d’un milieu où l’on met les femmes en danger: “à l’époque des chasses aux sorcières, on multipliait les obstacles devant celles qui voulaient travailler comme les hommes, […] certaines se sont heurtées à une hostilité sans merci.” 3 Des minutes 30 à 32 de Lux Aeterna, on voit Charlotte Gainsbourg téléphonant à sa fille, loin d’elle. La scène se passe dans un décor de morgue. Elle est saisissante car elle témoigne d’une réalité difficile pour les mères travaillant loin de chez elles. Encore une fois, Mona Chollet l’évoque dans sa section “l’institution de la maternité, boulet au pied” 4.
La sorcière est le symbole du désordre, c’est pourquoi la forme et le fond de Lux Aeterna représentent un monde à l’envers. Gaspar Noé dénonce les conventions artistiques et cinématographiques de son temps et utilise la sorcière comme un catalyseur, prolongeant ainsi le renversement des conventions jusque dans la plasticité de son film. Par exemple, rappelons d’abord que le temps de production de Lux Aeterna a été très court, alors qu’il est commun qu’un film se fasse au moins en un an. Ensuite, le choix de faire un « moyen-métrage », une durée minoritaire et peu fréquente, est presque du jamais vu pour un cinéaste de cette envergure. De plus, Gaspar Noé a choisi de ne pas faire de script. Économisant le temps d’écriture du scénario, il opte pour l’improvisation, préférant laisser à ses interprètes “l’appropriation de leur image et leur vocabulaire à l’écran” 5. De la même manière, le montage audacieux, les différents “points de vue”, l’usage de Split-screen et les changements de valeur de plan sont autant de choix esthétiques forts qui traduisent comment les yeux des villageois sont tournés avec fascination vers les sorcières se dirigeant au bûcher. Dans la diégèse du film, la violence à une place importante, « normal », me direz-vous, « on est chez Gaspar Noé! Certes, mais ici, la violence sert à quelque chose d’inédit dans sa filmographie. La violence atteint son acmé dans le dénouement, on y voit ces lumières stroboscopiques qui ancrent comme un marteau piqueur les images dans la tête des spectateurs. Le cinéaste veut que la torture brise le quatrième mur, il cherche une réaction cognitive, métabolique, sensorielle vive du spectateur. Il veut le secouer grâce aux images. Face à la narration, le spectateur est aussi en position inconfortable. Il est contraint à tirer ses propres conclusions à partir du chaos qui règne sur ce plateau de cinéma.
La sorcière se définit rarement elle-même comme telle, c’est plutôt les autres qui lui apposent cette étiquette. Le rôle que la sorcière joue en société, la représentation qu’elle donne, est significative. Dans Lux Aeterna, le statut qu’on se donne passe par l’apparence et l’image. Le film est une commande d’Anthony Vaccarello, le directeur artistique de la maison Yves Saint Laurent, dans le cadre de sa collection “Self”. Gaspar Noé avait pour seuls impératifs d’utiliser des pièces de son producteur pour les costumes et de diriger des mannequins de la marque. De plus, le cinéaste voulait montrer un film au prochain Festival de Cannes, deux mois et demi plus tard, et par la même, se montrer6.
Le metteur en scène se réapproprie la figure de la sorcière dans le but de servir sa critique du cinéma contemporain. Gaspar Noé met sur le bûcher le cinéma lui-même en utilisant un procédé de mise abyme. Son industrie est dans l’apparence, dévouée aux icônes, mais cache en son sein une violence inouïe qui touche notamment les femmes, alors réprimées. En fait, Lux Aeterna a un discours méta-cinématographique sur les conditions de travail des femmes dans l’industrie du cinéma où le sexisme demeure. Ce film fonctionne comme un exemplum, c’est-à-dire qu’il reflète la réalité sociale en utilisant un imaginaire folklorique7. La sorcière est utilisée dans le but d’amorcer une réflexion sur les dysfonctionnements pointés par le film.
Afin d’ouvrir l’analyse de ce film, il convient d’offrir des pistes sur l’utilisation de l’onomastique dans Lux Aeterna. En effet, le cinéastes ainsi que les acteurs et équipes techniques ne sont nommés dans le générique de fin que par leurs prénoms. L’absence du nom de famille est en lien avec le propos féministe du film car de ce fait, on supprime le nom hérité du père8. Aussi, ce choix soutient l’esthétique du film faisant référence aux Temps de la chasse aux sorcières. À cette période, on privilégie le nom individuel. Soulignons qu’à la Renaissance, on appelle ce nom le “nom de baptême », donc symboliquement plus proche de Dieu9. Aussi, ce film a un propos sur l’acte de création et empêche le nom d’auteur. Au Moyen-Age, l’auteur ne prétend pas à l’acte de création, car seul Dieu le peut. Lux Aeterna recoupe cette filiation dans la création fictionnelle et, finalement, idéologique. Du nom d’auteur découle souvent un argument d’autorité et donc de domination, ce que le réalisateur dénonce. Gaspar Noé a peut-être eu peur de son propre nom et de sa parabole biblique. Le cinéma, pour lui, ne doit pas prêcher la bonne parole et perpétuer les rapports de domination. Les spectateurs ne doivent pas suivre aveuglément les images. À la place de cela, le cinéma doit interroger le monde, son histoire et nos rapports aux autres.
Notes et références:
- leseditionsdufaune.com [en ligne] , Naomi, 4 octobre 2018 [consulté le 19 mars 2021] , “Résumé et critique du film “Häxan: la sorcellerie à travers les âges”, de Benjamin Christensen (1922)”. Disponible sur:https://leseditionsdufaune.com/2018/10/04/critique-du-film-haxan-la-sorcellerie-a-travers-les-ages-de-benjamin-christensen/
- wikipedia.org [en ligne] [consulté le 21 mars 2021] “Jour de colère”. Disponible sur: https://fr.wikipedia.org/wiki/Jour_de_col%C3%A8re_(film)
- Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Paris, Editions La Découverte, Zones 2018, page 64.
- idem, page 82.
- youtu.be [en ligne] Festival de Cannes (Officiel), 19 mai 2019, “Lux Aeterna – Conférence de presse – Cannes 2019 – VF”. Disponible sur: https://youtu.be/Wa2jVAn8SMY
- allocine.fr [en ligne] [consulté le 22 mars 2021]. “Lux Aeterna”. Disponible sur : https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=273948.html
- Bronislaw Geremek, “L’exemplum et la circulation de la culture au Moyen Âge” [article], Mélange de l’école française de Rome. Moyen-Age, Temps moderne”, tome 92, n°1, 1980, page 158 [en ligne] URL: https://www.persee.fr/doc/mefr_0223-5110_1980_num_92_1_2542
- La définition du substantif “patronyme” par le CNRTL rappelle cet aspect: “Nom de famille, notamment lorsqu’il est transmis par le père”. Disponible via https://www.cnrtl.fr/definition/patronyme .
- Bénévent Christine, « Nommer à la Renaissance », La lettre de l’enfance et de l’adolescence, 2012/1 (n° 87), p. 29-40. DOI : 10.3917/lett.087.0029. URL : https://www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2012-1-page-29.htm
