Sorcières, mes sœurs, de Camille Ducellier

Note : 5 sur 5.

Le film documentaire Sorcières, mes soeurs, réalisé par Camille Ducelier en 2010 et produit par Le Fresnoy, dresse le portrait de cinq sorcières contemporaines. Largement influencée par la sorcière états-unienne Starhawk, et le mouvement écoféministe, la réalisatrice propose une réflexion sur les enjeux de la réappropriation de la figure de la sorcière dans notre société patriarcale.

Chloé Delaume, qui se présente d’emblée comme un personnage de fiction, incarne à elle seule le sujet brûlant du documentaire : la figure de la sorcière. Dans une lettre ouverte à l’Évêque de Paris, elle construit phrase après phrase son propre bûcher, qui est finalement celui de toutes les femmes : la malédiction de naître au féminin, d’être Eve tout en étant Lilith, d’être la cause de tous les maux, d’être tenue responsable des fautes commises par les hommes de sa lignée, de n’être qu’un objet sexuel, d’accéder à un plaisir interdit, de détenir un don ou une qualité particulière, d’avoir ses règles, d’être comme toute à chacune débordée d ‘émotions, donc forcément hystérique…

Aux regards de son parcours et de sa vie chaotique, le Salut de Chloé Delaume se voudrait dans la prière. Mais en réalité, il se trouve en elle-même, dans la force de son esprit qu’elle dissocie du corps « J’ai choisi la prostitution pour que seul le corps morfle dans le rapport au travail, préserver mon esprit de toute aliénation ». Elle refuse de se soumettre en se proclamant hérétique. Être une sorcière, c’est être libre et refuser de n’être défini que par un corps qui nous contient.

D’ailleurs, Camille Ducellier place au centre de sa démarche artistique la question du rapport au corps. Dans Sorcières, mes sœurs, la réalisatrice montre que la réappropriation de la figure de la sorcière dans nos sociétés patriarcales participe d’une remise en cause de la domination masculine, qui repose notamment sur une domination du corps. A l’instar des soumis tels que les esclaves, Anneric se marque au fer rouge. Il s’inflige lui-même ces marques indélébiles, qu’il associe au souvenir. Mais il inscrit son geste dans une quête de réappropriation de son propre corps. En tant que personne transsexuelle, il ne se considère pas comme un homme, puisqu’il ne se reconnaît as dans les normes dictées par la masculinité toxique de notre société. Mais il ne se considère plus comme une femme : « femme, je ne le serai pas et je n ‘ai pas l’intention de l’être ». Anneric se définit alors comme une « création », une sorcière qui officie dans un donjon SM, dont la salle de torture s’inspire largement de la période de l’Inquisition. Il y renverse les codes. Ce ne sont plus les femmes, accusées de sorcellerie, qui sont « torturées par un pouvoir blanc, hétérosexuel, dominant, catholique… », mais au contraire, les gens de pouvoir, qui sont torturés par la sorcière. Il démontre ainsi à quel point la blessure de la chair en dit long sur la place de tout un chacun dans une société régie par la loi du plus fort.

Les minorités, notamment sexuelles et de genres, sont généralement mises à la marge de la société de peur qu’elles mettent à mal l’ordre établi par le patriarcat. En investissant l’image de la sorcière, elles trouvent le moyen d’exprimer leur marginalité. L’action subversive menée par  l’association Urbanporn à Lille réhabilite la figure de Jeanne d ‘Arc, qui a été brûlée sur un bûcher comme une sorcière. En s’appropriant la statue de la Pucelle d’Orléans, le collectif cherche à s’exprimer et par la même, détruire le diktat qui le réduit au silence. Leur action est d’autant plus fort que Jeanne d ‘Arc a été récupérée par les mouvements d’extrême droite, c’est-à-dire par ceux qui condamnent toute expression sexuelle à la marge.

La domination du corps est intimement liée au contrôle de la sexualité, comme le montre également la scène de masturbation féminine. Celle-ci dérange, parce qu’elle ne s’inscrit pas dans une dimension érotique, voire pornographique. Au contraire, elle a été filmée à des fins politiques comme le souligne Camille Ducellier dans une interview accordée au webzine Deuxième Page : « Je n ‘aurais jamais pensé à filmer une scène de masturbation si, au gré de nos réflexions, nous ne l’avions pas imaginée comme un acte politique. » 1

Thérèse Clerc revendique un droit à disposer de son corps librement, qui passe notamment par la masturbation féminine et la reconnaissance du clitoris comme organe du plaisir féminin. Cependant, cette revendication met à mal le système patriarcal, en reléguant l’homme à une place secondaire, voire facultative dans la sexualité féminine. C’est une atteinte directe à sa virilité. À ce propos, Anne Koedt écrit dans The Myth of the Vaginal Orgasm : « Montrer que le plaisir sexuel peut être atteint avec d’autres hommes ou femmes ferait de l’hétérosexualité une option et non plus un absolu. Et c ‘est alors la base même du système patriarcal qui se verrait interrogée / menacée. »

Les hommes ont donc cherché à maîtriser le corps des femmes, avec le soutien de l’Église catholique, qui diabolise le plaisir féminin en dehors de la procréation, notamment à travers la figure de Lilith, la première femme d’Adam. Dans la Bible, elle est présentée comme une femme dangereuse, parce qu’elle a osé remettre en cause l’autorité d’Adam. Elle a donc été écartée, au sens propre comme au sens figuré, puisque seule une référence est faite à Lilith dans le livre d’Isaïe. L’Église a préféré mettre en avant Eve car elle incarne la femme docile et soumise à l’homme, elle est comme la cause de la Chute. Bien que nous ne soyons plus sous l’emprise directe du dogme catholique, notre éducation judéo-chrétienne est tellement ancrée qu’elle étouffe encore aujourd’hui la liberté sexuelle des femmes.

Par ailleurs, cette scène est d’autant plus dérangeante, qu’elle filme une femme âgée en train de se masturber. Dans notre société patriarcale, la nudité féminine, lorsqu’elle est publique, est conventionnellement rattachée à l’érotisme d’un corps jeune. Cependant, la sexualisation du corps de la femme est étroitement liée à une standardisation du corps, qui repose sur des critères liés de beauté, mais surtout à la jeunesse. Dans l’inconscient collectif, une femme ménopausée, qui n’est donc plus en âge de procréer, représente un danger pour la société telle qu’elle est construite. L’accession au plaisir montre que la sexualité peut être dissociée de la procréation. Filmer une femme âgée, décomplexée avec son corps, qui revendique un droit au plaisir et à la jouissance, c’est se montrer subversive à l’égard « d’un système dont l’homme tire les ficelles. » Par ses revendications, Thérèse Clerc bouge les curseurs de notre société : « Être sorcière, c’est être subversive à la loi. C’est inventer l’autre loi. » Ainsi, en plaçant le corps au cœur de sa démarche artistique, Camille Ducellier souhaite « échapper à cette standardisation [du corps] qui gagne nos existences. » 1 Le plan, le cadrage et la composition de cette scène rappellent le célèbre tableau de Gustave Courbet intitulé L’Origine du monde, qui avait profondément choqué alors qu’il ne représentait que la réalité. De plus, la réflexion autour de la nudité féminine rappelle également l’acte engagé de Corinne Masiero, qui s’est dévêtue volontairement sur scène lors de la cérémonie des Césars de 2021.

La réappropriation de la figure de la sorcière nous amène à réfléchir sur notre rapport au corps et plus largement, sur notre rapport à notre environnement. Le dernier portrait de Little Shiva relie les pouvoirs surnaturels de la sorcière à ceux de la terre, la puissance de l’une faisant la puissance de l’autre. Ces pratiques païennes rappellent celles des sorcières.

Le documentaire amène à réfléchir sur l’organisation de notre société. Puisque l’Histoire de la civilisation est fondée sur des rapports de domination, il faut tout changer, quitte à passer par la TRANSgression, sous toutes ses formes : « Moi je veux tout le gâteau et encore, je veux changer la recette. » Sur un plan esthétique, la réalisatrice transgresse les codes du film documentaire en jouant sur l’hybridité des genres et des formes. Camille Ducellier présente le portrait de cinq sorcières contemporaines en adaptant la scénographie à leur personnalité. L’absence de transition entre les différents portraits donne l’impression d’un film réalisé de manière instinctive comme si la trame du documentaire suivait le fil des rencontres de la réalisatrice. Par cet aspect chaotique, Camille Ducellier conteste l’ordre établi. Par ailleurs, la multiplicité des points de vue proposés permet d’envisager autrement la question de l’identité de genre : « Le féminin et le masculin ne sont envisageables pour moi que lorsque l’on observe les dégradés successifs, les nuances, les mouvements. Pourtant, ces polarités sont des catégories socialement hiérarchisées, et c’est important également d’avoir cette conscience politique pour lutter contre cette réalité patriarcale au sein d’une pratique artistique. » 1

Camille Ducellier cherche à démythifier la figure de la sorcière en lui redonnant toute sa charge historique et politique. Pour elle, le format documentaire touche davantage les spectateurs qu’une fiction qui aurait tendance à édulcorer l’image de la sorcière « Personnellement, je suis toujours profondément bouleversée lorsque j ‘en vois un bon, comme si une histoire réelle trouble davantage qu ‘un récit incarné par des acteurs-rices. » 1

Note de bas de page

1 Gasquez A. 2017. Interview : Camille Ducellier, les sorcières comme figures écofémininistes contemporaines. Deuxième Page. En ligne : https://www.deuxiemepage.fr/2017/11/10/interview-camille-ducellier-sorcieres-figures-ecofemininistes-contemporaines/