
Horizon d’attente
Lors de la dernière édition du festival de Cannes, comme tous les ans, je me transforme en véritable veilleur des internets à l’affut de toutes les nouveautés. Apparait alors une vidéo sur mon fil youtube : une interview par Konbini d’Elizabeth Becker, seule journaliste à avoir interviewé le dictateur Pol Pot. Je regarde et j’apprends toute une histoire jusqu’ici inconnue de ma personne.
En effet, je ne savais rien du génocide khmer rouge au Cambodge, et je ressens dans la vidéo de Konbini une telle violence totalitaire que je me demande comment j’ai pu ne rien savoir de ce morceau d’Histoire. Des questions m’assaillent : Comment peut-on faire de telles atrocités ? Pourquoi prendre le communisme comme « couverture » ? Ce génocide « culturel » est-il à mettre en résonance avec des situations contemporaines (en Chine, en Corée du Nord, etc.) ?
Peu après, j’entends une critique très positive et assez mystérieuse sur le podcast Réalisé sans trucage. Il ne m’en faut pas plus, je fonce en salle.
Visionnage
Le visionnage s’est très bien passé, c’était très touchant de voir des personnes asiatiques dans la salle, je suppose qu’elles étaient cambodgiennes. A la sortie de la salle, tout le monde était sonné par ce qu’on venait de voir. On était abattu, désemparé face à l’absurdité de ces régimes inhumains. Personnellement, je regardais le monde, la lumière, les gens, avec beaucoup plus d’empathie, de bonté, en sortant du cinéma. Je me disais de chérir au plus profond les libertés individuelles.
Un rythme à contre courant
Je commencerais par les quelques défauts du film. Ils sont mineurs, mais j’ai été un peu refroidis par certains éléments. Notamment au niveau du rythme, le film a tendance à ralentir dans son action et à tourner en boucle. Certes, on signifie par là l’absurdité de la « balade » propagandiste que les protagonistes vivent, mais ça ne justifie en rien ces passages oniriques où les personnages font des rêves mélancoliques de leurs amis cambodgiens disparus. C’est redondant, ça ne fait pas avancer les enjeux. Le tout est déceptif à l’image de la fin du film.
Voyage en enfer
Sur tous les aspects, ce film arrive à faire énormément avec très peu. Il y a une économie de moyens incroyable, une science de la réduction pour se concentrer sur le principal. L’écriture des personnages et leur incarnation est magistrale. La descente dans la folle révolte pour le photographe, qui lui coutera la vie. La lente désillusion idéologique pour le professeur dont une simple phrase lui coutera aussi la vie. La reporter pleine de hardiesse mais hantée par ses amis victimes du régime.
La mémoire, l’image
Le plus fascinant, c’est comment on se sert de l’image. Tout l’enjeu est de voir l’atrocité, de montrer et de découvrir l’horreur qu’on veut cacher. C’est pourquoi le personnage du photographe, crée pour la fiction, est l’ancrage du spectateur. A mesure que le masque de fumée s’estompe, l’innommable nous affecte comme le personnage.
Le film met en scène de manière édifiante le contrôle de l’information par un régime d’amateurs complètement brainwashed. C’est effrayant.
J’ai beaucoup aimé le jeu avec les diorama, à la fois commode pour la réalisation afin de faire des économies et à la fois cohérent avec le film. En effet, la première étape touristique est la visite d’un atelier de production « d’œuvre » à effigie de Pol Pot. Véritables icônes, tout ceci est là encore un écran de fumée. Tout est organisé. Mais on nous montre un diorama, c’est-à-dire une maquette dans laquelle les personnages sont des statuettes emprisonnées et figées. Une véritable mise en abyme très signifiante.
J’en garderai un très bon souvenir, c’est du bel ouvrage qui sert à merveille la mémoire de ce génocide.