Récit d’une rencontre avec Alain Damasio à la librairie Ombres Blanches, Toulouse.

Synthèse de l’échange

Nous sommes le Mercredi 19 juin 2024, il est 17h30 et me voilà aux portes de la salle des rencontres d’Ombres Blanches à Toulouse pour faire un compte-rendu de la conférence d’Alain Damasio pour son dernier livre : Vallée du silicium.

J’arrive en avance car je sais que la salle sera pleine à craquer. J’achète le livre, je me love dans un coin, contre un mur, tranquille. Pendant l’attente, quelqu’un joue du piano mis là dans un autre coin, c’est un moment joyeux, les gens sont heureux et se rencontrent. J’entends que les uns ont lu tous ses romans et pas l’essai, les autres ont lu son essai et pas ses romans. Comme plusieurs spectateur en avance, je mets le nez dans le livre, je picore. Très vite, la salle est noire de monde. Les libraires et l’auteur qui arrivent ont les yeux qui brillent, ils sont ravis.

Dans ce qui suit, je ne rapporte que ce qui m’intéresse. Beaucoup de choses ont été dites que je savais déjà, moi qui dévore chaque petite interview de Damasio qui passe sous mes yeux.

La villa Albertine

J’apprends d’abord la genèse du projet. Damasio a été inviter à la Villa Albertine, sorte de Villa Médicis à San Francisco. L’auteur pensait juste prendre de l’inspiration, confronter ses idéaux. Mais au fil des rencontres et des visites, il a écrit, peu à peu, sept chroniques, comme un apôtre. La genèse de l’ensemble est donc né très naturellement, au feeling.

L’éditrice ne veut pas vendre Vallée du silicium comme un essai. Intéressant, comment veut-elle le vendre du coup ? Pourquoi tant de frilosité d’autant plus que cela ne représente pas un risque financier puisqu’on parle du plus vendeur des auteurs de l’imaginaire français.

Fiction dans l’essai, rater pour réussir

Une nouvelle termine le livre, ça me fait saliver ma lecture. L’auteur dit que la non-fiction est insuffisante pour accomplir sa visée argumentative. Pour lui, la fiction a une puissance équivoque qui née du mélange, de la porosité et des affects qu’elle rend possible. Une vision que je partage. L’auteur cite son Deleuze.

C’est en ratant que tu crées ton art. David Lynch est un peintre raté, moi, c’est la philo.

Il rappelle aussi l’importance de Beaudriard sur son livre, et il demande qui a lu cet auteur dans la salle. Une personne sur une centaine. Je me pencherai peut-être dessus. Beaudriard est un auteur oublié mais sa pensée est toujours très actuelle.

Il parle de Beaudriard parce qu’il souhaitait avoir la même simplicité formelle dans son essai. L’important était de privilégier la fluidité de l’écriture, et donc de la lecture. Peu de notes de bas de page, peu de références à d’autres livres.

Sur l’écriture inclusive

La question de l’écriture inclusive est une préoccupation ancienne pour Damasio. Déjà dans Zanzibar, un collectif d’auteurs de SF, il discutait déjà de ça.

Le problème est de le mettre en place dans les discours long. Le point médian, l’ajout de syllabe, alourdissent la lecture et la langue.

La « solution » de Damasio pour Vallée du silicium et de féminiser le pluriel neutre une chronique sur deux. Afin de faire sentir au lecteur masculin ce que c’est que « d’être derrière ». Dans le quotidien, il faut privilégier les épicènes, les doublements (« nous créatrices, militants »), en un mot la fluidité.

Changer d’axe et de regard

En allant au berceau américain de la technologie, Damasio voulait visiter des lieux mythiques, être bouleversé, sortir de soi. Il y allait avec technocritisme, mais pas en étant technophobe. Juste découvrir, découvrir, réfléchir.

Vallée du silicium n’est pas un pamphlet, le tout se veut nuancé, puisque l’humain a évolué par la technique. Les technophobes sont donc contre l’humain.

Le technocritisme interroge le pouvoir de ce qu’on nous vend, ces choses appauvrissant nos rapports. Damasio voulait amener cette vision critique dans un lieu où les américains sont hyper positifs, frais, souriant, alors même que 98% des startup échouent dans une dynamique enfantine, naïve.

Je dis à cet ami dont les lunettes note son sommeil « bon sang tu le sais quand t’as la tête dans le cul pas besoin de ça », et il me répond « je le sais oui mais ça me permet de vérifier ».

Le problème du corps et de la pensée dans la vallée

Les gens qui travaillent dans la vallée vivent au centre du monde, dans une sorte de melting pot égocentré. Le quotidien de planète est construit par eux.

Mais cette société est en fait traversée par tout un tas de biais sexistes et racistes. Ce ne sont que des mecs et que des blancs. Les écarts, les inégalités sont énormes. Un monde de geeks contents aux dents blanches, des wasp connectés. Tu traverses la rue est c’est un asile à ciel ouvert (ça m’a fait pensé au début de Beau is afraid, d’Ari Aster)

Il y a un rapport compulsif au virtuel, dès qu’ils peuvent enlever le corps ils le font. L’incarnation est un problème. La séduction disparaît. La sécurité est la première valeur, la liberté est loin derrière.

L’inconscient est celui des puritains, ceux qui s’approchent de la lumière à mesure qu’ils se désincarnent dans la technologie. Le seul moment où le corps est utilisé c’est pour en faire un corps-machine : la fonte, la muscu, la performance.

Il n’y a pas de philosophie derrière tout ça, juste la volonté de faire du blé, en faisant de la Terre une immense boîte de Skinner. Asservir tout le monde à leurs instinct de chasseur-cueilleur, à leur tension de complétude, à l’addiction aux réseaux, simplement pour boire leur sainte attention.

La boule de cristal

Dans Vallée du silicium, il y aurait des propositions de solution à cette situation, notamment un manuel d’éducation à la technologie.

Peut-on prévoir le futur ? Non, mais Damasio propose aussi ce qu’il veut faire de la science-fiction : le biopunk, sous-genre construit en réponse au cyberpunk, qui mettrait en scène le couplage avec le monde du vivant, au lieu des machines.

La science-fiction n’est que l’interrogation de la singularité de l’humain. Aujourd’hui, tout ce qui faisait l’humain à été destitué, il faut l’accepter pour s’en émanciper.

Les questions du public

Public : Vous avez dit que vous lisiez très peu, comment faites vous pour travailler votre langue?

Damasio : Je travaille comme un artisan, pour comprendre l’art, il faut maîtriser sa matière. Alors je travaille mes sons, mes phonèmes en revenant aux capacités expressives premières, primitives des voyelles et des consonnes. (cf la fonction poétique du langage) Et puis il y a la syntaxe, l’art des écoulements et des mouvements de la phrase. Je travaille beaucoup accompagné de Mallarmé, Novarina, Artaud. Je tourne en boucle sur eux en étudiant leur art. Je mets des œillères et je bosse mon médium.

Public : Est-ce complètement impossible d’imaginer le futur ?

Damasio : Oui, c’est hors de portée. On peut anticiper les tendances anthropologiques lourdes, comme l’obsession de la paresse et du contrôle. Mais on peut pas savoir comment ça va se concrétiser technologiquement dans nos vies. Je pense néanmoins que l’ia personnelle, avec une perversion sociale exacerbée, va s’imposer assez vite.

La dédicace du hordier

J’attends près d’une heure dans la queue de la dédicace. Je suis pris au piège entre un groupe de jeunes adultes travaillant dans l’informatique à des niveaux avancés, des ingénieurs surement. Et un vieux franc-maçon, je le sais puisqu’il demande à l’auteur de venir à son salon du livre maçonnique, Damasio donne poliment son mail. Une jeune femme en première année de médecine se permet de doubler tout le monde sous pretexte « qu’elle a un truc d’urgent », tout accepte de la faire passer avec le sourire, elle fait dédicacer sa vieille édition des Furtifs. Quand vient mon tour, la libraire prévient qu’il faudrait grandement accélérer.

Je profite des quelques instants avec Damasio de le remercier pour son travail, tout ému, c’est un peu grâce à lui que je suis prof de français aujourd’hui. Je lui demande ce qu’il pourrait conseiller comme ouvrage de Mallarmé et de Novarina. Il me répond respectivement Igitur, Divagations, Un coup de dés, et Théâtre des paroles. Je prends note.

Je ressors le sourire aux lèvres, tout fébrile de la fébrilité que tu as quand tu rencontres une icône. Il ne me reste plus qu’à lire Vallée du silicium. Affaire à suivre.