Réfléchir à quelque chose qui me fait ressentir un malheur immense mais qui, paradoxalement, me procure aussi une joie électrisante.
Quand je réfléchis à cette consigne, me vient directement en tête la maison de mon enfance, alors partons là-dessus.
Décrire, comme dans un journal intime, à la 1ère personne, au présent, cette chose et les sensations contradictoires qu’elle me fait éprouver.
C’est la dernière fois que je rentre de la maison qui m’a vu grandir et faner. Elle est perdue dans la forêt, au centre d’un village tombant en ruine. Il y vit bien des humains rebâtissant les murs, mais quand on arpente les lieux, faisant le tour des fermes avoisinantes, on se rend compte que le lierre et la nostalgie reprennent leur royaume. Tout sera balayer par le temps, c’est inévitable.
Tristesse de l’abandon d’un si beau lieu. Paisible. Naturel. Vert. Je suis déjà nostalgique des matins où on peut sentir la brume et la rosée, entendre le chant des oiseaux, même si je sais que je ne sortais jamais.
Joie d’être libérer des chaînes spectrales et sombre des souvenirs pénibles de ma vie dans la maison. Au final, ce n’est qu’une bâtisse moisissant à cause de mauvaises rénovations et des sources sous-jacentes ne rêvant que d’avaler la bâtisse en la mâchant de ses dents de terres imbibées et mousseuses.
Si cette contradiction devait se matérialiser, quelle forme prendrait-elle ?
De manière spontanée, je pense à une cage de chair gonflant sur l’épaule gauche. À l’intérieur, un tilleul miniature brille et étend ses racines à travers les tissus musculaires, entre les os, jusqu’au réseau sanguin.
À partir de cette transposition matérielle, écrire une fiction, à la 3ème personne, au passé, dans laquelle le personnage principal porte la marque physique qui incarne mon paradoxe.
L’endroit était souillé par l’enfant du carrelage du salon. Il faisait ses valises et sentait grandir en lui une contraction de son épaule gauche. Toute la tension se dirigeait vers cet endroit, construisant une excroissance, faisant une niche de chair effilée. Là des vêtements, là des babioles de sa jeunesse dans la valise, tout jeté en rythme en même temps que le stress pulsant dans le sang vers l’épaule, se confondant en une délicieuse douleur de tumeur chirurgicale.
Sa mère était dans l’ombre du salon, assise sur un fauteuil en cuir rouge, en train de fumer une cigarette. Elle regardait, bouillonnant de l’intérieur. Dans cet état, une étincelle pouvait la faire exploser, mais on ne pouvait jamais savoir de quelle étincelle il s’agirait. Elle demandait parfois, sans aider son fils, de loin, avec mépris, s’il allait prendre telle ou telle chose qui ne lui appartenait pas. Lui répondait simplement, sans mentir, il ne prenait pratiquement rien, laissant tout ce qui faisait monter la tension. Seule importait celle s’élevant sur son épaule. On pouvait voir maintenant, à travers des barreaux de peau, une pousse germant d’un trou dans la chair. Impossible de décrire la sublime souffrance qui se libérait, ça le rendait presque euphorique, hors du monde. Alors la tâche du dernier départ lui semblait légère et teintée d’ironie.
Il comprit vite que ce n’était pas son départ qui rendait sa mère dans cet état, mais sa joie transcendantale. Elle n’avait pas d’amour, d’empathie sur son épaule, juste le besoin d’avoir, de tenir les gens par l’argent et le chantage. Alors quand la dernière fermeture fut fermée, le fils dit qu’il va partir maintenant. S’en était trop pour l’esprit malade de la fumeuse qui lance sa cigarette dans la cheminée, se lève et sort en se rallumant une autre cigarette. Pendant qu’elle faisait ça, elle montrait des larmes non de tristesse, mais de panique, comme un enfant contrarié et psychotique. Elle répétait, avec menace, qu’il avait intérêt à ne pas partir. Il lui répondait de se calmer, que tout irait bien. Ce n’était qu’un masque, en lui grondait l’arbre plein de colère, il ne reviendrait pas de si tôt.
Quand elle eut terminé de l’humilier, il sentit que son tilleul étincelait. Sur la route en un geste, les fleurs de son épaule tombaient déjà et volaient dans l’habitacle de la voiture aux fenêtres ouvertes au vent. Plus tard, quand la nuit serait tombée, il pensait à boire une tisane, pour méditer, contempler les étoiles, plus rien d’autre n’avait d’importance.