Pourquoi sourit-on en photographie ? d’André Gunthert

La forme soignée de ce petit livre m’a tout de suite attiré. Les éditions deux-cent-cinq le précisent à la dernière page : imprimé, typographié, conçu graphiquement en France. Et ça, c’est beau. Tout cela me donne envie d’explorer cette maison d’édition. Leur site est une mine d’or : https://www.editions205.fr/

J’ai trouvé ce livre à la librairie sans titre à Paris, totalement par hasard. C’était l’errance d’un vendredi soir, avant une rencontre de Laura Vasquez à la librairie Les Mots à la Bouche. J’ai bouffé ce bouquin en un trajet de RER. Du génie dans les idées et les exemples. Du style trop ampoulé. Passionnant. Besoin de le relire et d’en faire une fiche de lecture.

Anciennes hypothèses

On a longtemps pensé que s’il les gens ne souriaient pas sur les photographies, c’était parce que : le temps de pose était trop long, l’hygiène dentaire laissait à désirer, les gens n’étaient pas encore influencés par la pub. Tout cela est faux, il y a énormément de contre-exemples.

Problématique

La question n’est pas « sourire ou pas sourire sur les photographies ». La vraie question est : comment la norme expressive change-t-elle ?

1. Conditions de l’apparition du sourire

Sourire sur une image dépend du contexte et du régime de production de l’image. En d’autres termes : pourquoi et à destination de qui est produite l’image ?

Ainsi, on ne sourit pas quand on fait un portrait « de condition » destiné à l’espace publique, à montrer un récit de soi. On sourit plus dans l’espace privé, quand l’image est destinée à l’intime.

L’expression des émotions, et donc du sourire, est régie par les mœurs et les classes sociales. Les bourgeois sont « tenus » à maîtriser leurs émotions et méprisent ceux qui les expriment.

L’évolution de la technologie est un facteur de l’évolution des pratiques. D’un côté, la technologie ne modifie pas la tradition. De l’autre, elle permet de changer le rapport des gens à la photographie. On peut se photographier dans l’intimité, on est détendu, on sourit.

2. La révolution de la narration expressive

Début XXe siècle, les artistes comprennent l’intérêt esthétique de l’émotion dans le portrait, grâce au cinéma. En effet, le cinéma doit contourner le manque de son pour véhiculer de la narration par le mouvement, mais surtout par le visage des comédiens, l’accroche empathique du spectateur.

Dans cette période, la photographie et le cinéma s’influencent réciproquement. Le cinéma montre à la photographie qu’on peut raconter par l’émotion du visage, et par la lumière.

C’est si efficace que c’est un facteur du développement médiatique tout au long du XXe siècle qui voit le visage s’imposer et bouleverser les images jusqu’à modifier les traditions.

3. Quand l’image change la société

Maintenant que le sourire est rentré dans l’image, est-ce que ça influence la société ?

Les sourires, comme tout signes, ont différents sens et valeurs selon les cultures. Tout les humains peuvent sourire, mais pas pour les mêmes raisons.

Les sourires, comme toutes les expressions, sont aussi utilisés entre deux ou plusieurs personnes, ce qui modifie continuellement leurs sens et les discours associés.

4. Un signe photographique

Le sourire est devenu une convention, partie intégrante de l’ethos du photographié. C’est la plupart du temps un signe vide de sens induit par la pose photographique.

Le sourire est appelé pendant la pose photographique par une injonction verbale : say cheese. Ce sourire forcé est facile à reproduire. Le sujet redevient acteur.

Le sourire peut, en fonction du contexte, reproduire la satisfaction, la séduction, l’hospitalité, etc. C’est aussi le signe à tout faire.

Les images ont ainsi modifié le sens de la mimique en société.

5. Du sourire forcé au sourire animé

Au cours du XXe siècle, le sourire lèvres fermées devient un sourire dents apparentes, surtout à cause des photographes professionnels entonnant : say cheese, voulant animer l’image.

Le sourire à pleines dents permet à l’expression d’être plus lisible et rentrer en communication empathique. Elle relève d’un rituel commun pour paraitre beau en société.