Quelle est la raison des cartes ? de Jean-Marc Besse

Cet article est une fiche de lecture de l’ouvrage susmentionné que j’ai adoré. Cela va me permettre de mieux retenir les idées qui m’intéressent.

Un peu de contexte : j’ai une passion dévorante pour les petits livres de la collection « M.I.L.I.E.U.X » des éditions 205. Quand je trouve l’un d’eux dans une librairie, c’est toujours une belle découverte. Ils m’ouvrent une porte pour penser les lieux que je traverse. J’ai déjà une fiche de lecture de Pourquoi sourit-on en photographie? De plus, je suis allé voir récemment l’exposition « Cartes Imaginaires » à la BnF, qui m’a émerveillée. L’émission Mauvais Genre y a fait une déambulation.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/mauvais-genres/rever-les-cartes-rencontre-avec-cristina-ion-et-julie-garel-grislin-6912321

Voici donc ma paraphrase du livre de Jean-Marc Besse publié en 2023, un relevé commenté et subjectif des idées qui m’ont le plus plues.

Chercher son chemin

Dans l’espace quotidien, on se repère à l’instinct. Dans l’inconnu, on se repère par carte.

Un des problème à questionner aujourd’hui est notre propension à suivre aveuglément les instructions d’une carte. Parfois, on arrive même à destination sans savoir où nous nous trouvons et ce qu’on a traversé. On y pense quelques instants, et on passe à autre chose. On se dit que ce n’est pas si grave. Qu’est-ce que cela dit de nos sociétés? Ici, le verbe « traverser » est aussi à comprendre au sens figuré, puisque les cartes accompagnent et influencent ce que l’humain « traverse » dans sa vie.

Les cartes contribuent à nourrir nos visions du monde, mais aussi les façonnent.

Les déplacements sont une suite d’opérations, comme une liste qui se déroule. Notre rapport à l’espace est linéaire. Pourrions-nous imaginer d’autres rapports à l’espace ? Circulaire et cyclique par exemple ?

Le monde est couvert de traces

Certaines sociétés n’éprouvent pas le besoin de faire des cartes. Quelques exemples de techniques qui se substituent aux cartes : Thoreau qui raconte que les Indiens observent la nature pour se repérer comme une boussole naturelle. Les Touaregs Kel Ferwan, eux, se repèrent grâce aux étoiles et aux dunes.

« La surface de la terre est couverte d’indices pratiques pour ceux qui cherchent leur chemin, et les paysages sont comme des cartes vivantes leur permettant de s’orienter. »

« La mise en œuvre d’un savoir indiciaire, d’un savoir esthétique. Car il s’agit d’apprendre en se rendant sensible au monde. »

L’être humain n’a pas fondamentalement besoin des cartes. Cela fait du bien de recentrer le rapport de l’homme à la nature. Jean-Marc Besse cite Lucius Burckhardt, le théoricien de la promenadologie (Spaziergangwissenschaft), l’exploration par la marche. J’ai aussi pensé à l’arpentage, notion importante pour l’art contemporain, l’éducation populaire et la didactique de la littérature notamment.

Si les cartes ne sont pas indispensable, c’est que cette technique a une éthique et des raisons anthropologiques.

La mémoire des lieux et des passages

Jean-Marc Besse rappelle notre point de vue occidental : nous sommes habitués aux cartes dessinées sur papier. D’ailleurs, nombreuses sont les cartes (en bâtonnets, sur le sable, etc.) mises sur papier par colonisation.

« On constate que la compétence cartographique est largement distribuée à la surface de la terre, même si elle conduit à des productions hétérogènes et à des formes d’utilisations différentes. »

Le véritable enjeu de l’existence des cartes est la mémoire. Nous devons mémoriser les trajets et nous les approprier afin de reproduire les déplacements. Les cartes sont à la fois une mémoire externe et un souvenir.

Conserver les cartes

Conserver une carte est un geste économique, un arrêt sur image.

Une carte conservée est séparée du lieu et de son moment d’exécution : elle est une image indépendante. Elle a ainsi une performativité : elle crée un nouvel espace.

Raisons cognitives

Dans cette partie, l’auteur dresse une définition des cartes de manière exhaustive. En substance, d’après ce que j’ai lu, les cartes servent à représenter et à comprendre, elles « parlent » du monde. Mais voici d’autres constats que j’ai trouvés intéressants :

Les cartes rendent visible les territoires mais ne leur ressemblent pas.

Les cartes sont des espaces graphiques à l’intérieur desquels se construit la connaissance des territoires. Elles permettent aussi de déterminer les distances. Elles font apparaître des relations, des mouvements, des circulations, des flux entre les lieux. Elles tracent des formes.

L’image cartographique est une image indépendante. Elle peut donc servir à représenter toutes sortes de choses qui ne sont pas géographiques. Ceci est développé dans la partie suivante « Raisons Poétiques ». Elle peut par exemple devenir un système de classement et d’organisation de la pensée.

Raisons politiques

« Il n’est pas possible de les sortir de leurs contextes de fabrication et d’utilisation parce qu’elles interviennent à l’intérieur d’un ensemble d’interactions humaines. »

« Elles ont une vocation communicationnelle. Il s’agit de dire (et de faire) quelque chose. »

Avec ces citations ci-dessus et l’exemple des cartes de propagande nationaliste, on peut dire qu’elles reflètent une idéologie, des valeurs, une autorité et des subjectivités. Aussi, alors même qu’elles sont le témoignage de mouvements, elles mettent en mouvement, et ça c’est beau.

« Les cartes sont des outils fabriqués et utilisés dans le but de transformer les territoires et les paysages en fonction de projet sociaux et politiques. Elles servent à construire, à aménager, et aussi à détruire. En ce sens, elles sont des instruments efficaces de l’exercice du pouvoir sur l’espace. »

Les cartes ont un effet sur celles et ceux qui la lisent. Elles influencent le rapport aux territoires.

Elles ont, encore une fois, une performativité : elles décident de la forme du territoire, de ses lignes et de ses frontières, ce qui est moteur de conflits.

Raisons poétiques

Voici la partie la plus précieuse pour moi, là où l’imaginaire prend vie. Malgré tout, je remarque que le mot « psychogéographie » n’est pas utilisé. Il y a pourtant une production de cartes qui correspond à ce dont parle Jean-Marc Besse : des cartes sensibles et subjectives, à la manière de Walter Benjamin dans Chronique berlinoise, une biographie qui aurait pris la forme d’une carte.

« La cartographie suscite parfois l’existence de purs espaces imaginaires. »

Les cartes révèlent une épaisseur des espaces. Ceux-ci sont un assemblage de mondes fabriqués par les mouvements vivants. On peut déplier et ouvrir les potentialités du réel. Je fais ici directement référence à l’OuLiPo.

« C’est dans l’écart, entre la carte et le réel, que l’imagination cartographique peut se développer. »

« Peut-être faut-il considérer l’espace matériel et graphique de la carte comme un espace de jeu. Plus précisément, un espace où jeux narratifs et jeux graphiques se combinent pour produire, et proposer à la lecture et à la pensée, des univers fictionnels. »

Ces citations nourrissent mon intérêt pour la notion de jeu en art. On apprend que le jeu intervient à plusieurs moments de la production et de la lecture des cartes. Une forme de vérité sur le monde serait trouvable dans l’interstice et le dialogue entre la carte et le réel.

Il y a une « puissance poétique (poïétique) des cartes, qui font vivre des territoires imaginaires comme s’ils étaient bien réels à l’intérieur des sociétés. »

Autre notion qui fait du bien : les cartes permettent d’incarner l’imaginaire. L’auteur prend pour exemple la carte d’Utopia de Hans Holbein dans l’ouvrage de Thomas Moore, mais aussi du royaume du prêtre Jean. Tous ces territoires imaginaires existent puisque les cartes ont porté leur image dans l’univers des croyances, des pensées et des discours.

« Que la cartographie puisse conférer aux fictions leur dimension de réalité, la littérature et l’histoire le savent bien, qui se sont emparées depuis longtemps de l’idée que les lieux sont des foyers narratifs. Les cartes n’interviennent pas seulement dans les récits pour attester de la réalité des faits  rapportés (« cela a eu lieu, car cela a eu lieu ). Elles occupent une place décisive à la fois dans les opérations de lecture et dans la construction des récits. »

Pour moi, cette partie sur la littérature est trop incomplète, il y a trop à discuter et ce n’est pas si simple. L’auteur prend pour exemple notamment l’utilisation des cartes par Zola, mais sans parler de la théorie littéraire. De plus, cela appelle un développement conséquent autour du rapport à la fiction et à la simulation. Mais c’est parce que ça me passionne, on est dans un livre très court, qui se veut synthétique et dense.

Conclusion

« Quelles que soient leurs apparences, leurs matières et leurs formats, elles sont des formes de réponse à la question centrale de toute société et de toute vie humaine : celle de son orientation dans le monde. »

Au cours de ma lecture, j’ai été frappé de voir comment certains mots du vocabulaire de la carte, du voyage et du mouvement déploient leur polysémie pour parler de ce que vivent les êtres humains. Je pense par exemple à « traverser », « déplacer », et puis ci-dessus « l’orientation ». Et vous, que traversez-vous ?

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