Invader, c’est le nom de celui qui pose ces carrés de mosaïques à l’image du jeu-vidéo de 1978, entre pixel art et street art. Voila l’envie d’écrire sur cet artiste dont l’œuvre regorge de tensions. En effet, quand je vois un space invader sur un mur, ça fait splash dans ma tête, une aventure s’enclenche, ça m’inspire, ça m’intéresse, ça me fascine. Pourquoi ces œuvres me font-elles méditer ? Cet article entend y répondre et pour cela, je raconte ma découverte de ces choses et les pensées qu’elles font naître dans ma petite tête.

ma découverte des mosaïques
Je n’ai jamais vraiment entendu beaucoup de chose sur lui, dans ma modeste veille artistique. Quand j’entends parler de lui, c’est toujours avec légèreté, jamais avec sérieux, au mieux avec respect. Une position qui m’est apparue de plus en plus étrange à mesure que je croisais ses œuvres.
J’ai d’abord vu son apparition dans Faites le mur ! le documentaire de Banksy. Puis, c’est apparu quelques fois, dans la périphérie de mon regard, sur les bords, et à Avignon, où j’en voyais pendant mes trajets quotidiens, grâce à l’arpentage journalier de la cité des papes. Je les prenais en photo, comme des souvenirs. Enfin, j’ai vu des vidéos de bédéistes utilisant l’application flashinvaders, alors j’ai voulu faire comme eux, ça avait l’air marrant.
flashinvaders est une application où on peut « flasher » les mosaïques qu’on croise, ce qui donne des points et un classement, c’est donc un jeu d’exploration. (mon pseudo est lechouettejulien, ajoutez-moi) À mesure qu’on flashe, on voit apparaître une mosaïque de mosaïques. Quel étrange bestiaire…
Dans un recoin de la librairie Terra Nova, à Toulouse, j’ai trouvé le livre sorti en 2022 à l’occasion des 4000 mosaïques d’Invader1. On y trouve une préface de Jean-Baptiste De Panafieu, docteur en océanographie biologique, et un épilogue écrit par l’artiste.
Alors qu’on prend conscience du street art qui nous entoure, on se rend compte de sa diversité et de sa multitude. Il y a par exemple les graffitis, plutôt affiliés au monde de la peinture, les affiches, et maintes espèces de sculptures collées aux murs. Ainsi, les space invaders m’ont révélé les autres œuvres, plus ou moins récurrentes, entre têtes d’alien, symboles de cœur, et créatures bizarres. Une pratique me semble plus étrange encore : imiter les space invaders en s’inspirant de prés ou de loin du pixel art. Encore plus moralement douteux : détacher un space invaders et le remplacer par autre chose, rendant difficile le travail des réactivateurs (ceux qui font revenir les mosaïques disparues ou en mauvais état), faisant de l’espace artistique urbain un espace compétitif, concurrentiel, loin de sa philosophie première.
« Lorsqu’il leur arrive de disparaître, ils renaissent parfois sous la même forme et au même endroit, comme si l’invasion ne pouvait être stoppée. » 1
Tout demeure désormais un plaisir au gré de mes ballades dans Paris. Mes itinéraires de « chasse » sont prévus à la manière d’un ornithologue connaissant les lieux d’apparitions d’un oiseau rare. Sorte de Pokemon Go avec moins de temps d’écran. Le véritable plaisir survient lors de la découverte impromptue d’un space invader, connu, inconnu, oublié, en pleine sérendipité. Ils nous deviennent familier, vivant, à l’image de la ville qui, elle aussi, nous devient familière, vivante.

pensées sur l’œuvre
tentative de description
Essayons de décrire ce qui ne change pas : ce sont des mosaïques dont les fragments de forme carrée figurent une image.
Essayons de décrire ce qui change : la tailles, les couleurs, les emplacements sont très variables ainsi que ce qu’elles représentent.
Quelle est la matière des mosaïques ? Quels sont les enduits utilisés ? D’où viennent les mosaïques ? Comment sont-elles assemblées et installées ? Comment sont choisis les lieux ? Est-ce par affinité avec ceux qui y habitent ? Par souvenir ? Par hasard ? On ne peut que faire des suppositions et grappiller des indices de-ci de-là, par l’observation…
« Tous les invaders sont des virus. »
« Ni biologiques, ni numériques, mais citadins. » 1

habitat naturel
On rencontre les œuvres dans toute sorte d’endroits, comme on peut le découvrir dans les livres consacrés à l’artiste1 ou dans les diverses ressources en ligne2.
« Il s’agit de l’avant-garde d’une invasion artistique d’ampleur planétaire. Plus de vingt ans après, malgré sa simplicité apparente, la nature profonde de l’événement reste mystérieuse. » 1
La plupart du temps, les space invaders se trouvent dans les coins et en hauteur, ou en tout cas, là où il faut chercher du regard, bouger sa tête, son corps et ses orbites. Le « chercheur » est obligé à scruter le parasitage de la ville, ce qui détonne.
Les angles sont des endroits singuliers. Ce ne sont pas des destinations, mais des points de passage. On s’y croise, rencontre, retrouve, on y cherche notre chemin. En ville, après avoir regardé en hauteur un space invader dans un coin, on s’étonne, en abaissant notre regard, de découvrir les perspectives urbaines s’étalant vers les points de fuites.
C’est comme si un lien profond et complexe se construisait entre nous, les mosaïques et le reste du bâtiment sur lequel elles sont collées. Il n’y a ni séparation ni frontière. Le monde devient la mosaïque. L’art rend possible un monde où les si vivent.

éthique du fragment
Le motif et le pixel art permettent de déplier les possibles. En fonction de notre corps, notre perception de ce que les mosaïques représentent changera. De loin, un space invader, de prés, une alternance de carrés de différentes couleurs.
« Ces envahisseurs de l’espace sont en réalité des envahisseurs d’espaces. » 1
En plus notre positionnement dans l’espace, ces créatures nous confrontent aux autres. Ne sommes-nous pas comme elles ? Des sortes de parasites dont l’existence défie la logique. Ce vertige ontologique passe par un émerveillement enfantin : « Oh ! Un space invader mignon et coloré ! Je le connaissais pas celui-là ! Mais, au fond, qui suis-je ? Qu’est-ce que je fous là ? » Il est impossible d’épuiser leur signification. Se questionner sur le sens des space invaders, c’est se questionner sur l’existence des êtres, de la vie. Ils permettent aussi de voir le monde changer autour d’eux.
Tout cela n’est que des points, des étapes dans notre itinéraire, dans notre arpentage. Les space invader redonne aux espaces un aspect sauvage, comme si c’étaient des terres inexplorées, jamais foulées par l’homme.
« Ce jeu de l’imaginaire s edouble du plaisir de la transgression. Apparaissant brusquement, sans avertissement, les invaders surprennent, indignent, amusent ou enchantent. Cette dimension ludique, nocturne et clandestine, trouve un écho chez le spectateur qui prend plaisir à leur découverte fortuite. » 1
Au final, il s’agit de contempler les variations d’une œuvre en série, qui prolifère. Au fil des trouvailles, les motifs et les récurrences se révèlent à nous peu à peu.
L’artiste semble jouer avec la gameplay de son œuvre : il envahit le monde et questionne : Comment vont vivre les mosaïques et le monde autour ? Comment vont-elles disparaître ? Seront-ce les autorités ou le temps qui, inévitablement, transformera la ville en ruine ?



Notes de bas de page
1 4000, the complete guide to the Space Invaders 1998-2021, Control P Editions, 2022.
2 Page wikipédia de l’artiste. , https://www.invader-spotter.art/stats.php

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